POPULAIRE, POPULAIRE A SAINT-FONS

En résonance avec la Biennale de Lyon.

Que signifie "populaire" ? L'art contemporain est-il définitivement soumis au verdict de l'élitisme ? Après la maison Folie de Lille et le Triangle de Rennes, le Centre d'arts plastiques de Saint-Fons remet la pratique artistique au coeur du débat en redonnant la "parole" aux artistes.

Sur une proposition de Roberto Martinez - également invité au sein de Un Nous par Hou Hanru à la Biennale de Lyon - cinq plasticiens choisissent l'espace public pour répondre à ce double qualificatif de "populaire populaire", en s'attachant moins à son acception première, qu'au potentiel de décalage qu'il autorise à chacun dans un second temps.

"Populaire, populaire, Saint-Fons" présente donc des oeuvres qui, par la spécificité de leur langage, engagent une réflexion sur la place de l'artiste dans notre société, sur l'inscription de l'art dans le quotidien, dans l'espace des représentations et dans "l'en commun" cher aux sociologues et aux philosophes.

En cette période transitoire du Centre d'arts plastiques, en attente de son nouveau lieu d'exposition, les artistes ont choisi de concevoir une oeuvre pour un contexte urbain spécifique et éminemment populaire, en l'occurrence une série de vitrines de magasins dans la rue centrale de la ville. Plutôt qu'une prise de possession spectaculaire, ils choisissent de s'insérer plus discrètement dans l'espace public, d'en contaminer certains codes marchands et publicitaires pour mieux les détourner et les questionner (Roberto Martinez, Anne Giggon-Selle).

Les artistes : Anne Brégeaut, Philippe Cazal, Denis Darzacq, Cécile Paris, Roberto Martinez

Exposition du 5 septembre au 17 octobre 2009. Ville de Saint-Fons (69190). Tél.: pour informations : Anne Giffon-Selle, directrice du CAP (Centre d'arts plastiques) : +33 (0)3 4 72 09 20 27.

Anne Brégeaut

Les dessins, les gouaches, photographies et films d'animation d'Anne Brégeaut traitent de nos rapports intimes aux autres et à notre environnement. La simplicité narrative, voire la naïveté apparente des moyens, introduisent un quotidien au plus proche de tous mais se jouent aussi de bien des clichés : bonheur, amour, féminité, innocence, etc. Mais regardons de plus près et surtout lisons les textes plus attentivement : d'infimes altérations troublent ces images pour insinuer autant de fêlures, de ruptures ou de mensonges renvoyant à notre faillibilité (incommunicabilité, vieillissement, compromis, etc.).

Les mots et les images dont Anne Brégeaut nous dit qu'ils sont toujours "une manière d'habiter le vide avec pratiquement rien" confèrent finalement un sentiment de fragilité et d'absence, explorent ce vide qui serait peut-être cet espace, mental et physique, entre soi et les autres, soi et les choses.

A Saint-Fons, c'est la devanture d'un fleuriste qu'elle a choisi d'investir, un commerce dont l'éphémère marchandise évoque certes la célébration, la joie et l'amour, mais également la codification temporelle et mercantile de ces sentiments (Saint-Valentin, fête des mères...)

Philippe Cazal

Entre formes graphiques, photographies et objets, le travail de Philippe Cazal puise depuis longtemps dans l'univers de la rue, du marketing, des codes publicitaires et médiatiques. Dans leur contenu comme dans leur forme, ses images et ses textes aux strates de lectures multiples s'inspirent des titres de journaux, des lieux communs, de la propagande politique et des reproductions soi-disant "glamour" des magazines sur papier glacé. Ses oeuvres interrogent donc la place de l'artiste dans le monde et son oeuvre dans celui de l'économie, du politique, du culturel... et du poétique.

A Saint-Fons, il se livre à ces jeux chromatiques et graphiques, il déconstruit nos méthodes de lecture dans un premier temps, débarrasse les mots de leur contenu sémantique en les déstructurant, tirant ainsi l'écriture vers une abstraction ludique. Le spectateur peut alors accomplir un autre travail, celui de la reconstruction de la phrase et de son sens, de sa réappropriation au-delà des apparences trompeuses. Et c'est bien évidemment sur la vitrine d'un opticien que Cazal nous convie à ce décryptage.

Cécile Paris

Les films de Cécile Paris s'attachent généralement à un seul personnage tandis que ses photographies s'attardent sur des objets ou des environnements quotidiens. La rue, la fête populaire, l'enseigne de magasin sont, entre autres, des motifs récurrents de son travail. Le sentiment de familiarité qui pourrait naître de la banalité des sujets est pourtant contrarié par l'étrangeté que confère l'absence de tout contexte. Les formes - films très courts, photographies de petites dimensions - évoquent l'extrait ou la prise de notes sur le vif. Ainsi, plus que des histoires, l'artiste élabore des atmosphères suscitant chez le spectateur l'attente d'un événement qui ne pourra surgir que dans son imaginaire. A nous d'élaborer a posteriori une narration...

Denis Darzacq

Qu'il s'agisse des zones pavillonnaires (série des Nus), des centres de villes moyennes (série des Ensembles) ou, plus récemment, des cités de banlieue (Bobigny), Denis Darzacq interroge la place de l'individu dans son environnement urbain, dans son habitat et ses lieux de socialisation. Telle que le fut jadis la peinture, il y a de la photographie "d'histoire" dans ses mises en scène qui restituent une grandeur épique à ses protagonistes. De Bobigny à la série des Hypers, en passant par les Chutes et Casqués, c'est de plus en plus fréquemment la jeunesse de ces cités populaires qu'il place au coeur de son travail. Avec la complicité de danseurs de rues saisis en pleine apesanteur, il confronte la légèreté et la dynamique des corps à la gravité et à la densité du bâti (Chutes), ou à l'univers marchand pop, accumulatif et répétitif des supermarchés (Hyper).

A Saint-Fons, il intègre ses images dans la vitrine d'une moyenne surface, là où sont habituellement installées les "réclames" du magasin. Ici, la démarche artistique feint de s'assimiler aux stratégies publicitaires pour mieux en détourner le dispositif au profit d'une plastique et d'une poétique du corps dans l'espace.

Roberto Martinez

En prise avec la réalité, Roberto Martinez s'interroge sur la présence, l'accession et la visibilité de l'art dans et hors des lieux dédiés à son exposition (voir Allotopie). "L'espace public doit être partagé, l'échange au centre de nos pratiques, les codes de l'art transgressés" dit-il. Il décrypte, souligne, donne forme (films, sculptures, photographies, jardins, éditions), aux questionnements d'un art travaillé par le social, le politique, l'intime, le commun, la relation à l'autre. Car le partage est au coeur de sa pratique : ses distributions gratuites, ses interventions éphémères et anonymes dans des lieux aussi non dédiés à l'art (jardins, tracts, affichages dans l'espace public) sont moins destinées à aménager ou à valoriser lesdits lieux qu'à provoquer des rencontres improbables, voire fortuites, avec l'habitant ou le passant. Ce dernier est laissé libre de s'arrêter ou non, de s'interroger ou non sur la discrète - mais non moins réelle - rupture que l'oeuvre ne manque pas de produire dans la continuité de nos codes urbains.

Ce partage s'adresse aussi aux autres plasticiens qu'il convie régulièrement à ses initiatives de commissaire d'expositions ou d'organisateur d'événements comme c'est le cas à Saint-Fons. Il a fondé ou participé à plusieurs structures collaboratives comme Allotopies, Tract'eurs ou UN NOUS, d'ailleurs invité par Hou Hanru à la Biennale de Lyon cette année.

  

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